"Ο λόγος ο εφήμερος βαστά μόνο μια μέρα
το άρωμά του όμως κρατεί και νύχτα και ημέρα"
Στ.Γ.Κ., Νοε. 2010

Τα χέρια (“Toutes les mains” et autres poemes, Eugène Guillevic, 1907-1997)

 

 

 

 

1.-Toutes les mains

 


 

Sont aventure,
Partent pour toucher,
Se savoir alors,
Se résumer.
Dans toutes les mains
Gronde la fureur
Qui permet aux rocs
De tenir encore.
Toutes les mains ruminent
L’histoire de la terre,
Tremblent de cette histoire.
Parmi ces mains, la tienne
Émerge de l’histoire
Et se souvient de moi.

Eugène Guillevic- Sphère, 1963, Poésie/Gallimard

——–

 

2.–L’arbre,

 


ici, maintenant, debout,

Rien que du bois,

Comme un oiseau figé debout

La tête en bas.

L’arbre vécu

Comme du bois

Et comme oiseau

Ne bougeant pas. (Hiver)

 

3.-Art poetique

 


I

Les mots, les mots

Ne se laissent pas faire

Comme des catafalques.

Et toute langue

Est étrangère.

II

Certes ce n’était pas à titre de supplique

La voix qui psalmodiait

Les secrets de la honte.

Il fallait que la voix,

Tâtonnant sur les mots.

S’apprivoise par grâce

Au ton qui la prendra.

III

Le cri du chat-huant,

Que l’horreur exigeait.

Est un cri difficile

A former dans la gorge.

Mais il tombe ce cri.

Couleur de sang qui coule,

Et résonne à merci

Dans les bois qu’il angoisse.

IV

Les mots qu’on arrachait,

Les mots qu’il fallait dire,

Tombaient comme des jours.

V

Si les orages ouvrent des bouches

Et si la nuit perce en plein jour.

Si la rivière est un roi nègre

Assassiné, pris dans les mouches.

Si le vignoble a des tendresses

Et des caresses pour déjà morts,

Il s’est agi depuis toujours

De prendre pied.

De s’en tirer

Mieux que la main du menuisier

Avec le bois.

 

4.-L’ Hiver

 

 


Roger

Manier]

C’est comme écrit

Entre ciel et terre, dans des gris,

Inscrit sur quelque chose

Qui tient du ciel et de sa banlieue.

Il n’y a plus

Qu’à déchiffrer.

En soi-même surtout,

Probablement.

Chercher de quoi

S’y consacrer.

En somme tout ce gris

Au long cours dans l’hiver

Doit dépenser son temps

A se trouver des formes.

Il n’y aurait qu’à ouvrir,

Et ce serait différent.

Il n’y a qu’à penser

Qu’il suffirait d’ouvrir,

Et c’est tout différent.

Faire usage

De cela qui, en toi,

Ne fait encore qu’assister

A ce que tu regardes

Et qu’intéressera

Ce que tu vas pouvoir tirer

De ce spectacle et par-delà.

Tout ce qu’il y a

Comme gris dans l’hiver,

Toutes ces espèces de gris,

Tout ce qui va

Du presque blanc parfois de certains coins de ciel

Au plus foncé des terres, des lointains, des nuages.

Tous ces gris sont encore

Pour le inonde un moyen

De s’essayer semblable

A qui se croit heureux

De n’avoir pas en lui

Plus que des déchirures,

Et qui toujours espère

Se voir sans trop d’effort

Remodelé bientôt

Sur son noyau de joie.

Dans l’hiver aussi

Il y a des charnières.

Il faut bien qu’il y en ait

Puisque tout cela s’ouvrira.

La terre a beau maintenant

Se couvrir d’hiver pour se cacher,

Il y a de la lumière de plus tard qui entre,

Du noir qui retourne vers ses tréfonds.

Il n’est pas toujours facile de cacher

Sa force et l’assurance

Que ce n’est pas fini.

Ce qui roule dans l’hiver

Avec un bruit plus ou moins ouaté,

Ce qui roule continuellement

Comme si c’était une condamnation.

Il semblerait que cela

Coule vers un crible qui, lui, ne bouge pas,

Que ceux qui ne pourront passer

Ne rouleront plus,

Mais tomberont d’un coup

Dans un abîme qui est sans cri.

Il y a une lumière

Qui parle de ceux

Qui ne sont pas encore

Dans le roulement,

Qui sont seulement

En route vers lui,

Et l’on voit bien

Que la lumière aimerait dire :

Ceux qui viendront, ceux-là

Ce ne sera pas pareil,

Il n’y a pas condamnation

Au roulement dans l’identique.

C’est curieux

Comme l’hiver se creuse

Et creuse,

Toujours plus profond, sinon plus large,

Et, à la fin,

Il y aura pourtant

Une grande surface plane

Qui ne portera pas trace de son travail,

Comme s’il s’était lui-même

Enseveli dedans.

Le printemps

A son porte-parole dans le coucou

Quand les bois reviennent de la préhistoire,

L’été dans l’hirondelle

Quand elle s’en prend au tissu du ciel.

L’automne aussi dans l’hirondelle

Quand elle rengaine ses ciseaux.

L’hiver a les corbeaux qui eux-mêmes s’étonnent

De leur présence et signifient

Que cela pourrait être pire, que tous ces gris

Pourraient être noirs comme eux,

Et c’est contre cela sans doute

Qu’ils ont ce cri venu d’un temps

Hors des quatre saisons.

On peut penser

Que derrière ou bien

Au sein de tous ces gris, dans l’intérieur

De ce qu’ils sont et qu’ils deviennent,

Il y a

Une masse de noir, un océan

Qui se cherche et tâtonne

Et qui ne peut

Percer la croûte ici ou là, venir

Que lorsqu’il abandonne en partie sa couleur,

Prend alors forme et mouvement,

Conscience un peu.

Car ce noir, ce n’est pas quelqu’un

Qui spéculerait, modèlerait, modulerait.

Il n’a conscience de rien

Tant qu’il n’a pas pris forme.

C’est du départ.

On voit émerger des poussées

De ce qui en dehors de l’hiver

Ne pourrait pas être aussi aigu

Que par exemple des glaçons,

Ne pourrait pas attaquer

Avec autant de force que le froid,

Avoir aussi peu

De remords que lui.

Et tout ce blanc de la neige pour nier

Ce que tant d’autres si longtemps

Ont essayé de faire.

Il y a un temps pour tout,

Paraît dire la terre pendant l’hiver.

Ce n’est pas encore

Le moment de s’embrasser.

Cela viendra quand l’eau

Sera en état de se marier.

Tout le monde alors

Doit participer.

L’hiver est lourd des morts

Largués par les saisons

Tout au long de l’année,

Lesté des morts menés

S’englober dans les soutes

Qu’il traîne sur les fonds.

Ces morts que nous sentons

Monter, édulcorés,

De l’un à l’autre gris.

Il n’y a pas besoin

De beaucoup de couleur

Dans l’hiver, pour qu’elle compte.

Il suffit d’une tache, d’une traînée

De couleur, même pas violente.

Et la montée s’ébauche,

Et la verticale revendique.

Un orchestre

Veut accompagner.

D’où

Peut venir la douceur

Qu’il y a quand même

Dans l’hiver?

A quoi

Tient-elle?

Comment arrive-t-elle

Dans les teintes que prend le ciel,

Dans celles des champs,

Dans l’inclinaison des toits,

Dans leurs façons

De se répondre,

Dans l’air qu’ont les chemins

D’être contents

De trouver un village?

Il y a toujours

Noël qui arrive.

Il y a toujours dans le plus noir des noirs

De la lumière à supposer,

A voir déjà monter,

Même en dehors de soi,

Surtout lorsque la nuit où l’on patauge

Est la plus longue.

C’est un tunnel sans voûte

Qui débouche

Dès maintenant

Sur un enfant dans la lumière.

Il y a dans l’hiver

Beaucoup de canaux.

C’est un réseau

Qui doit faire entendre un grésillement

A ceux qui ont l’oreille fine.

Ce réseau pourrait ne véhiculer

Que de la lumière et du gris,

Mais il transporte aussi

Tous les secrets

Que la terre veut se cacher

Pendant l’hiver,

Des secrets

Pas tellement sûrs d’eux-mêmes.

La terre détrempée

Dans les sous-bois

Lassés d’eux-mêmes.

La terre

Qui ne pourrait tenir

Si elle devait longtemps

Rester ainsi, sans perspective.

On dirait qu’il arrive

Même à la terre

De s’ennuyer à mort.

Voici

Que je ne sais plus rien de l’hiver,

Que je suis coupé de lui.

Il n’y a plus

Que ma chambre et son silence.

Et sans doute

Il y a communication

Entre elle et lui.

 


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